Bota Bota

Portrait d’employée: Lula M

Ce premier portrait est le début d’une toute nouvelle série que nous souhaitons réaliser chaque mois, afin de célébrer la pluralité et l’inclusion que le Bota Bota souhaite continuer à promouvoir.

« Je suis une fille du monde », indique Lula, assistante soins au Bota Bota depuis 6 ans, dans un rire.

Née à Melun en France de parents congolais, elle grandit entre Gatineau et Montréal avec ses frère et sœurs. La question de l’identité est toujours présente en elle, comme un fil rouge, qui façonne avec le temps, sa vision du monde qui l’entoure.

« Cela fait longtemps que je me pose cette question d’identité, et je ne sais toujours pas comment y répondre. J’ai quitté la France quand j’étais très jeune et bien que l’on ait encore de la famille là-bas et en Belgique, je sais qu’à chaque fois que j’y retourne, je vais me sentir à part».
Elle explique avoir aussi de la peine à se définir comme une Canadienne ou une Québécoise, bien qu’elle se soit adaptée très jeune aux coutumes locales.

Cette quête constante de comprendre qui elle est et d’où elle vient se voit, depuis le début du confinement, aidé par un nouvel événement familial. Tous les lundis à 19h, elle se regroupe avec sa fratrie et ses parents sur Zoom, afin de discuter avec son père. Cette idée a vu le jour lors de l’anniversaire de celui-ci. Puisqu’il ne pouvait réunir ses enfants autour de lui en ce jour spécial, il leur a offert le cadeau du savoir. Ainsi, depuis quelques mois déjà, il leur raconte sa vie, comme on raconte des histoires autour d’un feu de camp.

« De façon générale, il peut nous arriver d’en savoir plus sur nos parents à travers les anecdotes de la famille proche. Mais nous n’avons pas de famille immédiate au Québec, donc nous n’avons pas pu grandir avec ces récits. À travers ces réunions hebdomadaires, nous apprenons énormément de choses et cela nous permet aussi de comprendre pourquoi notre père nous a éduqués comme il l’a fait».

Son grand-père, né dans un Congo belge sous l’emprise du colonialisme, se voit offrir une bourse du gouvernement pour aller étudier au Cameroun. Des années plus tard, lorsque celui-ci décède, sa famille continue de se faire financer par le gouvernement, ce qui permet au père de Lula d’être envoyé dans un pensionnat alors qu’il est encore très jeune. Il reçoit là-bas une éducation considérée comme étant au-dessus de la moyenne.

« Mon père avait 7 ans, il était loin de ses parents et était entouré majoritairement de personnes blanches. Il a donc naturellement ingéré leur façon de vivre et leur manière de penser. Cette expérience qu’il en soit conscient ou non, il nous l’a transféré. Lorsque j’étais jeune, nos amis riaient en disant que nous étions de « faux noirs » puisque nous avions été éduqués « à la manière blanche ». Que je me retrouve d’un côté ou de l’autre, ce concept de dualité est toujours présent.»

Le père de Lula aura eu énormément d’influence sur sa vie, mais elle se rend compte aujourd’hui, comme de nombreux enfants, que ses parents sont avant tout humains et qu’ils ne sont peut-être pas porteurs d’une parole juste et unique. « On va tous se questionner au sujet de nos comportements innés, qu’on soit conscient ou non de ceux-ci. L’important c’est de chercher d’où ils viennent, de briser des modèles qui sont parfois devenus des réflexes, bien que ce soit compliqué à faire. »

L’actualité a remis au second plan les récits de son père. Aujourd’hui, la famille de Lula se retrouve toujours à 19h les lundis, mais cette fois-ci, pour parler des enjeux de société. « Mon père est un ancien avocat, il nous a donc transmis l’art du débat. Toute discussion devient très vite animée ! Nous avons des points de vue différent, influencé par nos parents et notre vécu au Canada, mais il est intéressant de les naviguer. » Lula insiste sur l’importance d’écouter et de comprendre la perspective de l’autre afin de façonner un argument constructif. 

« Aujourd’hui, les gens sont prêts à écouter, à comprendre. Il y a énormément d’information à faire passer et certaines personnes se sentent stressées par cela. C’est comme si l’on donnait un livre d’algèbre à quelqu’un sans lui avoir appris à faire des additions et des soustractions. » Lula se dit soulagée par ce mouvement, mais regrette le manque d’action qui aurait pu être fait dans le passé par ses amis. « J’essaye de ne pas en vouloir aux gens, l’important c’est qu’ils se réveillent. Mais je les ai déjà approchés avec ce type de discours et c’est seulement maintenant qu’ils font quelque chose. »

Lula croit fortement au changement qui commence chez soi, « Commencer petit pour avoir le plus gros des impacts. » Elle indique l’importance d’avoir des alliés dans ce combat de tous les jours et de l’ouverture des communautés, entre elles. « Ce n’est pas à nous de vous dire quoi penser ou quoi faire, il faut que ce soit authentique pour que cela puisse perdurer dans le temps. Mais la communauté noire ne doit pas rester à l’écart de l’éducation des blancs. »

Elle est consciente des conversations désagréables et du malaise qui puisse en découler. « Nous aussi ça nous rend mal à l’aise ! », s’exclame-t-elle, « Mais la communauté noire doit aider afin de donner les bonnes ressources. »

Lula invite ainsi chacun à avoir une conversation d’humain à humain et offre une piste de réflexion. « Si tu veux transmettre des connaissances à quelqu’un qui n’a pas la même vision que toi, le message peut éventuellement mieux passer si une personne similaire à celle que tu souhaites éduquer fait le pont. »

« On a besoin de quelqu’un qui nous écoute. »